SAHARA

Serpents si sympas

Des serpents et un scorpion, héros d'un road-movie dans le désert (©La Station Animation/StudioCanal).
Des serpents et un scorpion, héros d'un road-movie dans le désert (©La Station Animation/StudioCanal).

Des serpents, des scorpions, des lézards dans le désert: il n'était pas évident de rendre ces créatures sympathiques, mais le pari est réussi avec le dessin animé franco-canadien SAHARA.

Lassés d’être les souffre-douleur de leur communauté, Ajar le jeune serpent (qui n'a pas encore fait sa mue) et son copain Pitt le scorpion (tellement maladroit qu'il s'endort en se piquant lui-même) décident de tenter leur chance dans l’oasis voisine, où vit la haute bourgeoisie du désert saharien. Là, Eva, une belle et jeune serpente, fille à papa, en a assez de sa vie oisive et veut elle aussi aller de l'autre côté, mais dans l'autre sens, et vivre l'aventure hors de l'oasis, cette "prison pour riches".

Ajar et Eva se rencontrent –et, bien sûr, tombent amoureux. Mais la jeune serpente est enlevée par les hommes, charmeurs de serpents, qui l'emmènent au loin avec eux dans un grand panier où vit déjà leur troupe de serpents danseurs et artistes. Ajar et Pitt se lancent alors à sa recherche, sur les traces de la caravane à travers le désert, accompagnés de Gary, le fantasque et nonchalant frère d'Eva…

Premier film du réalisateur Pierre Coré, auteur de livres pour enfants et de courts métrages, SAHARA est également le premier long métrage de La Station Animation, jeune studio français créé il y a une quinzaine d'années et qui s'est associé, pour ce film, à des Canadiens.

L'originalité, dans ce road-movie au milieu des sables, est d'avoir choisi des animaux moins mignons que des chats, des pandas ou des poissons pour en faire des anti-héros. La difficulté, pour les faire accepter du spectateur, était également d'ordre visuel: "D’un point de vue occidental, les serpents sont souvent considérés comme effrayants: on ne voit que leur langue fourchue, leur œil sur le côté, leurs écailles et cette manière de se déplacer qui est si imprévisible!", explique le réalisateur. "Nous avons donc supprimé certaines de leurs caractéristiques, sources de fantasmes, comme les crochets; j’ai remplacé les écailles par une forme de tatouage, dessiné un regard frontal et changé les démarches. Ajar se déplace de manière quasi rectiligne, le torse relevé".

La Station Animation n'est pas Disney, Pixar ou DreamWorks, les dessins sont plus épurés, les paysages et décors moins riches, les détails moins fournis, les lumières moins variées. Cela n'empêche pas un résultat très propre et très professionnel pour un dessin animé de qualité, avec humour et suspense, parsemé de quelques scènes fortes (une étonnante et effrayante rencontre nocturne avec des vers luisants) et de personnages singuliers (un loufoque lézard/poisson des sables bipolaire et perturbé).

On y verra aussi, au début, des allusions sociales au monde réel qui suscitent la réflexion sur la marginalité au sein de sa propre communauté, la confrontation de classes, le racisme lié à la couleur de peau, l'immigration clandestine, etc. "Ce sont des thèmes malheureusement universels et qui rejoignent l’une de mes préoccupations d’auteur: les préjugés entre les gens qui ne se connaissent pas", souligne Pierre Coré. "L’histoire de l’humanité est marquée par cette peur de l’autre, le fantasme de +l’étranger+. J’avais déjà abordé ce sujet dans mes livres pour enfants et les personnages de SAHARA m’y ont conduit naturellement: le spectateur occidental est de prime abord dégoûté par un serpent et le film va lui apprendre à cheminer à ses côtés, à l’appréhender. Au sein même de leur +famille+, Ajar et Pitt sont moqués, traités de +pas finis+. Pour les serpents privilégiés qui vivent dans la jet-set de l’oasis, les +autres+, les Sableux comme Ajar, ne sont pas fréquentables: ils sont pauvres, affamés au point soi-disant de manger leurs propres excréments…"

Le film bénéficie d'un casting de voix exceptionnel, bien dans la mode actuelle où l'on va chercher des comédiens connus plutôt que des professionnels du doublage. Ainsi Ajar est interprété par Omar Sy, Louane Emera est Eva, et les voix de Pitt et de Gary sont celles de Franck Gastambide et Vincent Lacoste (sans doute le plus réussi). Mais il y a aussi, pour d'autres personnages, de nombreuses autres voix connues, que le spectateur pourra s'amuser à reconnaître avant le générique de fin: Jean Dujardin, Mathilde Seigner, Marie-Claude Pietragalla, Ramzy Bedia, Clovis Cornillac, Grand Corps Malade, Roshdy Zem, Jonathan Lambert, Michaël Youn…

Jean-Michel Comte

 

LA PHRASE

"Alors, c'est qui le patron?" (Pitt le scorpion, à la fin).

 

SAHARA

(France/Canada, 1h26)

Réalisation: Pierre Coré

(Animation)

(Sortie le 1er février 2017)


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