LE FILM DE LA SEMAINE


MEMORY

Union de deux solitudes

Saul (Peter Sarsgaard) et Sylvia (Jessica Chastain), deux écorchés de la vie, font un bout de chemin ensemble (©Metropolitan FilmExport).
Saul (Peter Sarsgaard) et Sylvia (Jessica Chastain), deux écorchés de la vie, font un bout de chemin ensemble (©Metropolitan FilmExport).

Deux écorchés de la vie, deux âmes brisées, décident d'unir leurs deux solitudes, contre toute attente: c'est l'histoire douce-amère de MEMORY, film du réalisateur mexicain Michel Franco, qui sort ce mercredi 29 mai sur les écrans après avoir été présenté à la Mostra de Venise en septembre dernier.

Sylvia (Jessica Chastain) n'a pas bu une goutte d'alcool depuis la naissance de sa fille il y a 13 ans mais continue d'assister aux réunions des Alcooliques Anonymes, pour soutenir les autres. Elle travaille dans un foyer pour handicapés mentaux, a des revenus modestes et mène une vie tranquille avec sa fille.

Un inconnu

Un soir, elle assiste à une réunion des anciens de son lycée. Un inconnu (Peter Sarsgaard) vient lui parler. Elle ne lui répond pas, s'en va, et est suivie à distance par l'homme, jusque devant chez elle. L'inconnu passe la nuit sur le trottoir, sous la pluie, comme un SDF.

Au petit matin, Sylvia appelle les services sociaux et l'inconnu est pris en charge par son frère, qui s'occupe de lui. L'homme s'appelle Saul et souffre d'un début de démence. La rencontre avec cet inconnu réveille en Sylvia des souvenirs douloureux, mais elle va décider de le revoir…

Fragilité et douceur

"On n’imagine pas du tout que Sylvia veuille partager quoi que ce soit avec quelqu’un", explique Michel Franco. Et pourtant, elle le fait, touchée par la fragilité et la douceur de Saul. Si l'on accepte ce postulat de départ pas très vraisemblable, l'histoire d'amour entre les deux devient intéressante, singulière, émouvante.

Le film s'appelle MEMORY car il est question, pour les deux personnages, de mémoire. Sylvia a eu une vie difficile, avec des épisodes familiaux douloureux qui l'ont entraînée vers l'alcoolisme et qu'elle souhaite enfouir dans sa mémoire.

Mémoire émotionnelle intacte

Au contraire Saul, lui, a oublié la plupart de ses souvenirs. Incapable de suivre un film ou de se rappeler ce qu'il a fait une heure auparavant, il n'en est encore qu'aux premiers stades de sa maladie: il est encore lucide et sa mémoire émotionnelle est intacte.

Mais, explique le réalisateur, "je ne voulais pas d’un concept du genre «elle ne peut rien oublier, lui n’arrive pas à se souvenir», mais plutôt de deux personnages qui doivent relever un grand défi en raison de leur condition, mais aussi de la société et de leurs proches, qui leur intiment de rester chez eux et d’éviter les ennuis".

Huitième film

C'est le 8e film (et le 3e en anglais) de ce réalisateur de 44 ans qui s'était fait connaître en 2012 par son 2e film, DESPUÉS DE LUCIA, qui décrivait le harcèlement moral subi par une jeune lycéenne à Mexico.

On l'a parfois comparé au réalisateur autrichien Michael Haneke tant ses films sont souvent durs, sombres, pessimistes, psychologiquement violents. Avec MEMORY il se calme un peu, même si certaines scènes sont pénibles et mettent mal à l'aise –notamment une confrontation entre Sylvia et sa mère.

Film intimiste

"J’ai toujours essayé de faire preuve de compassion envers mes personnages, même si mes films se concluent souvent de manière sombre", dit-il. "J’essaie d’en réaliser un par an, qui reflète mon état d’esprit, et quand j’ai écrit Memory, j’étais plus apaisé. Je ne me fais pas un plaisir de mettre le public mal à l’aise, même si on peut penser le contraire".

MEMORY est donc un film intimiste parfois tendu, pas très gai, mais dont se dégage une certaine sérénité grâce à l'histoire d'amour entre Sylvia et Saul, êtres fragiles que la société a rendus solitaires et qui, chacun à sa manière, vont se soutenir mutuellement. C'est une histoire à la fois déconcertante et délicate, un peu à l'image du tube de Procol Harum A Whiter Shade of Pale (1967), que Saul écoute en boucle avec le semblant de nostalgie qu'il lui reste.

Jean-Michel Comte

 

LA PHRASE

"Je ne me souviens pas" (Saul).

 

Memory

(États-Unis/Mexique/Chili, 1h42)

Réalisation: Michel Franco

Avec Jessica Chastain, Peter Sarsgaard, Merritt Wever

(Sortie le 29 mai 2024)


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