#JESUISLÀ

Chabat là-bas

Après plusieurs jours passés à l'intérieur de l'aéroport de Séoul, Alain Chabat devient une vedette des réseaux sociaux coréens (©Gaumont).
Après plusieurs jours passés à l'intérieur de l'aéroport de Séoul, Alain Chabat devient une vedette des réseaux sociaux coréens (©Gaumont).

Les réseaux sociaux c'est bien beau, mais ce n'est pas la vraie vie. Alain Chabat s'en aperçoit en croyant à une aventure amoureuse avec une Coréenne rencontrée sur Instagram dans #JESUISLÀ, une attachante comédie sentimentale.

C'est le nouveau film d'Éric Lartigau après LA FAMILLE BÉLIER, son gros succès qui a attiré 7,4 millions de spectateurs fin 2014 et début 2015. Auparavant il avait réalisé des comédies comme MAIS QUI A TUÉ PAMELA ROSE (2003) et UN TICKET POUR L'ESPACE (2005) avec le duo comique Kad Merad/Olivier Baroux, le très drôle PRÊTE-MOI TA MAIN (2006) avec Alain Chabat et Charlotte Gainsbourg, et un film plus personnel et plus grave, L'HOMME QUI VOULAIT VIVRE SA VIE (2010) avec Romain Duris.

L'idée de son nouveau film lui est venue d'une histoire vraie: celle d’un Suédois qui avait rencontré une Chinoise sur Internet et s'était rendu en Chine avec le désir de l’épouser. Mais à l’aéroport, la jeune fille n’était pas là et ne donna aucun signe de vie. Le Suédois entama alors une grève de la faim, avant d'être rapatrié sanitaire au bout d’une semaine.

Dans #JESUISLÀ, Alain Chabat joue le rôle d'un quinquagénaire, Stéphane, chef cuisinier qui tient depuis 20 ans le restaurant de son père au Pays basque. Divorcé depuis longtemps, père de deux grands fils, il est plutôt bien dans sa beau, ni malheureux ni dépressif –même s'il se rend bien compte des difficultés qu'il a, auprès de ses proches, à communiquer, à discuter, à échanger, à se livrer, à s'ouvrir aux autres, à exprimer ses sentiments.

C'est peut-être pour cela qu'il s'est mis sur Instagram, où il échange quotidiennement avec Soo, une jeune Sud-Coréenne. Leurs échanges sont de qualité, empreints de douceur et d'humour et, sur un coup de tête, il décide de s’envoler pour la Corée dans l’espoir de la rencontrer.

Mais à son arrivée à l’aéroport de Séoul, Soo n'est pas là et ne répond pas à ses nombreux messages. Il ne désespère pas et décide de l'attendre, restant dans l'aéroport. Les jours passent, il offre des verres à quatre hommes d'affaires au bar, rencontre le chef cuisinier du restaurant et partage avec lui ses recettes de canard, sympathise avec une femme de ménage, est interrogé par la police: il fait des selfies de toutes ces rencontres, les partageant sur son compte Instagram –dans l'espoir que Soo verra tout cela, avec le hashtag "#JeSuisLà".

Très vite il fait alors le buzz sur le réseau social: 5.000 abonnés, puis 10.000, puis 22.000. Il devient une star des réseaux sociaux auprès des Coréens, qui le surnomment "French Lover" ou "Famous Cook", et les voyageurs le reconnaissent. Mais toujours pas de nouvelles de Soo, qu'il continue d'attendre dans l'aéroport…

Le film commence comme une comédie romantique mais vire à la description un peu désabusée d'une société contemporaine aux valeurs artificielles, où les réseaux sociaux prennent une place démesurée. "Stéphane se réfugie dans une bulle. C’est le paradoxe: les réseaux sociaux créent l’illusion de nous relier au monde, mais ils peuvent également nous placer dans cette bulle. Le film pose aussi la question de ce que nous partageons réellement ou non", explique le réalisateur, qui cependant se garde de tout jugement moral, de toute ironie facile, de toute critique trop acerbe de l'époque actuelle.

Il préfère le ton doux-amer et le charme des comédies françaises sentimentales, avec humour, dialogues bien tournés, moments tendres finement décrits. Le film n'est pas triste ou moralisateur mais très gai, lumineux, à la fois au Pays basque et en Corée. La belle idée de réalisation est d'intégrer constamment des écrans de téléphone portable à l’image, avec des messages Instagram (envoyés ou reçus) qui apportent soit de l’information soit de l'humour.

Comme l'histoire du Suédois débarqué en Chine, le scénario est proche de la réalité: "À notre arrivée en Corée, on nous a appris par l’ambassade que, quatre fois par mois, des gens devaient être rapatriés après être venus à la rencontre de Coréennes, avec lesquelles ils n’ont jamais pu faire connaissance", explique le réalisateur. "J’ai trouvé cette histoire et ce parcours captivants, car ils disent quelque chose de la possible et absurde virtualité vers laquelle peuvent conduire les réseaux sociaux. C’est la porte ouverte au fantasme, à la possibilité d’un amour trop idéalisé. Chacun peut aisément se fabriquer son histoire".

Alain Chabat, drôle et émouvant, porte avec bonheur cette jolie histoire de personnage qui est autant à la recherche de lui-même que de cette inconnue sud-coréenne interprétée –d'abord sur les photos Instagram– par l'actrice Doona Bae, star en Corée et remarquée des spectateurs occidentaux, ces dernières années, dans les films des sœurs Wachowski CLOUD ATLAS (2012) et JUPITER: LE DESTIN DE L'UNIVERS (2015) et leur série sur Netflix SENSE-8 (2015-2018).

Ce #JESUISLÀ est délicat et pudique mais bien dans son époque, même s'il n'en apprécie pas les mauvais côtés et tente de redonner du sens à des valeurs plus traditionnelles. La dernière partie du film est moins réussie que le début, où l'on apprécie la drôlerie irrésistible et l'accent du Sud-Ouest de Blanche Gardin, dans le rôle de bras droit de Stéphane dans son restaurant. Une Blanche Gardin très remarquée au cinéma ces temps-ci avec –coïncidence– un rôle hilarant dans un autre film récent à propos des réseaux sociaux, le décapant SELFIE.

Jean-Michel Comte

 

LA PHRASE

"Je me demande parfois si tu existes" (Alain Chabat à sa correspondante coréenne, par message Instagram).

 

#JESUISLÀ

(France, 1h38)

Réalisation: Éric Lartigau

Avec Alain Chabat, Doona Bae, Blanche Gardin

(Sortie le 5 février 2020)


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