PETIT PAYS

La guerre civile Hutus-Tutsis vue par les yeux d'un enfant 

Le jeune Djibril Vancoppenolle interprète Gabriel, le personnage principal du film (©Pathé).
Le jeune Djibril Vancoppenolle interprète Gabriel, le personnage principal du film (©Pathé).

Tout le monde a entendu parler du génocide au Rwanda qui fit 800.000 morts entre avril et juillet 1994. Mais on connaît moins la guerre civile, également entre Hutus et Tutsis, que vécut, quelques mois auparavant, le pays voisin, le Burundi. C'est dans ce contexte que se situe le film PETIT PAYS, du réalisateur français Éric Barbier.

Le film est l'adaptation du livre autobiographique du slameur-rappeur Gaël Faye, qui obtint en 2016 le Prix Goncourt des lycéens. Âgé aujourd'hui de 37 ans, il y raconte comment il a vécu ces évènements avant d'être contraint de s'installer en France peu après, à l'âge de 13 ans.

C'est le personnage du petit Gabriel (Djibril Vancoppenolle), 12 ans, qui l'incarne à l'écran. À Bujumbura, capitale du Burundi, il s'amuse avec ses copains avec lesquels il refait le monde dans une camionnette abandonnée, va chaparder des mangues dans des jardins et les vend pour se faire de l'argent de poche, protège et console sa petite sœur.

Mais ce n'est pas une enfance tout à fait heureuse car les disputes se multiplient entre ses parents. Son père (Jean-Paul Rouve), entrepreneur français installé depuis plusieurs années dans le pays, et sa mère (Isabelle Kabano), réfugiée rwandaise tutsie, adorent leurs deux enfants mais décident finalement de se séparer.

Outre ce déchirement familial, Gabriel et sa famille vont vivre un autre drame, beaucoup plus violent: la guerre civile au Burundi entre Hutus et Tutsis, déclenchée le 21 octobre 1993 par le coup d'État de l'armée (majoritairement tutsie) qui renverse et tue le président Melchior Ndadaye (hutu), vainqueur quatre mois et demi plus tôt de la première élection présidentielle depuis l'indépendance du pays.

Au Rwanda voisin, quelques mois plus tard, la haine entre Hutus et Tutsis prendra des proportions encore plus épouvantables. La mère de Gabriel, originaire de cet autre petit pays, y a encore toute sa famille, menacée par les événements…

Gaël Faye a participé à l'adaptation de son livre par le réalisateur Eric Barbier, qui avait récemment magnifiquement porté à l'écran –ce qui n'était pas évident– le chef d'œuvre de Romain Gary LA PROMESSE DE L'AUBE, avec Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney.

Le film comporte certes quelques défauts agaçants: les enfants ont parfois des dialogues d'adultes, lourdement explicatifs, sur la politique et le conflit entre Hutus et Tutsis; et les moments d'émotion sont soulignés de chansons africaines en guise d'accompagnement musical un peu mielleux. Mais il n'était pas facile d'expliquer cette situation géopolitique à travers les yeux d'un enfant.

Et le réalisateur s'en tire plutôt bien, montrant la fin de l'innocence de ce gamin de 12 ans secoué par les événements, familiaux et politiques, et qui se sent à moitié noir et à moitié blanc: à la fois français par son père et rwandais par sa mère, dans un Burundi secoué lui aussi, comme son "faux jumeau" africain le Rwanda, par la guerre civile entre Hutus et Tutsis.

Surtout, dans sa volonté de rester à hauteur d'enfant, le réalisateur a évité de montrer directement à l'écran les violences, les combats, les massacres, se contentant de faire ressentir cette immense pression psychologique qui envahit les personnages. "Le génocide pèse à travers le hors-champ, et c’est pour ça que j’ai pu filmer cette histoire", explique-t-il. "Si le film avait dû se dérouler au milieu du génocide, je n’aurais pas su le faire. Je peux filmer une femme qui a perdu sa famille dans cet événement. Je peux travailler à partir de ce personnage qui en a réchappé, essayer de montrer comment elle a été détruite par ce qu’elle a vu et vécu, mais je ne peux pas filmer des génocidaires avec des machettes en train de massacrer leurs compatriotes".

Le rôle principal est celui de Gabriel, incarnation à l'écran de l'auteur du livre Gaël Faye –qui interprète au générique de fin sa chanson Petit pays. Mais le film doit beaucoup aux personnages des parents: la mère, incarnée avec force et émotion par l'actrice rwandaise Isabelle Kabano, dont c'est le premier rôle important; et le père, joué avec sobriété mais sincérité par un Jean-Paul Rouve capable d'alterner les rôles les plus opposés, comme récemment le guignol comique de la série LES TUCHE ou le scientifique passionné et père attentionné de DONNE-MOI DES AILES.

Jean-Michel Comte

 

LA PHRASE

"Papa, c'est quoi la différence entre les Hutus et les Tutsis?" (Gabriel, à son père).

 

PETIT PAYS

(France/Belgique, 1h53)

Réalisation: Eric Barbier

Avec Jean-Paul Rouve, Djibril Vancoppenolle, Isabelle Kabano

(Sortie le 28 août 2020)