DERNIER TRAIN POUR BUSAN

Des zombies "made in Korea"

Dans le train pour Busan, c'est la panique (©ARP Sélection).
Dans le train pour Busan, c'est la panique (©ARP Sélection).

Au début, on n’en croit pas ses yeux. Venu voir un film de zombies, on s’attend à voir des morts-vivants classiques, de pauvres créatures en guenilles ensanglantées, les yeux vides et les cerveaux grignotés, se traîner d’un pas pesant vers un vague horizon dans l’espoir un peu mince d’attraper quelques vivants.

Car quand on pense zombie, on en revient toujours aux fondamentaux, de George A. Romero et sa NUIT DES MORTS-VIVANTS (1968) à l’excellente série américaine THE WALKING DEAD, en passant par l'effrayant 28 JOURS PLUS TARD (2002), le drôlatique SHAUN OF THE DEAD (2004) ou encore le blockbuster WORLD WAR Z (2013). A chaque fois, des êtres hagards, lents, poussifs, face à des humains autrement vifs et intelligents.

Mais ça, c’était avant. Avant que Sang-Ho Yeon, un cinéaste sud-coréen venu du monde de l’animation (KING OF PIGS, THE FAKE) ne se décide à donner sa propre version de morts-vivants "made in Korea": des hordes de créatures d’une vélocité terrifiante, lancées à vitesse grand V, à travers un train et un pays, pour mordre un maximum d’humains en un minimum de temps. Bienvenue à bord du DERNIER TRAIN POUR BUSAN, le meilleur film de zombies réalisé depuis des décennies, signe que le 7e art sud-coréen est l’un des cinémas les plus innovants du XXIe siècle.

Seok-woo (Gong Yoo) n’a pas le temps de s’occuper de Su-an (Kim Soo-Ahn). Trader débordé, greffé à son téléphone portable et aux fluctuations des cours de marchés, il sait bien que sa fille a besoin de plus d’attention, mais au fond, il s’en fout: sa carrière de yuppie passe d'abord. Alors quand la fillette demande à aller voir sa maman à Busan, il est bien trop heureux de la refiler à son ex-femme.

Père et fille embarquent donc à bord d’un train KTX, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à nos TGV, même allure, mêmes wagons, mêmes compartiments à bagages, mêmes sas, avec toilettes et portes vitrées coulissantes… Les voyageurs s’installent sans savoir qu’au même moment, dehors, une horrible épidémie se propage à travers le pays, transformant les humains en morts-vivants. L’Etat d’urgence est déclaré dans toute la Corée du Sud. A bord, les passagers pourraient être à l’abri, si ce n’était la présence d’un seul individu contaminé: métamorphosée en zombie, une jeune femme répand très vite le virus. C'est la panique. Le train se transforme en un effroyable huis-clos de lutte pour la survie jusqu'à Busan, l'unique ville où les survivants seront peut-être en sécurité...

Imaginez une déferlante de zombies sous coke, dopés à l’EPO, vifs, athlétiques et agiles, traçant à toute vitesse à travers les wagons d’un TGV, dans les escaliers ou sur les quais d’une gare. Un raz-de-marée de morts-vivants plus proches des Raptors de JURASSIC PARK que de leurs cousins hollywoodiens hébétés. En innovant sur ce simple attribut zombiesque, la vitesse de déplacement, Sang-Ho Yeon saisit ses spectateurs dès la première apparition d'un mort-vivant et ne les lâche plus jamais.

Deux heures de suspense oppressant, entre film catastrophe et film d’épouvante, avec à chaque séquence de véritables traits de génie: la mise en scène, inventive en diable, explore tous les recoins de cet espace exigu, limité, du train; les effets spéciaux, réalistes et spectaculaires, malgré un budget d’à peine 10 millions de dollars; le montage ultra rythmé, à la hauteur des zombies.

Moins originale peut-être, sa galerie de personnages –le yuppie qui veut se racheter auprès de sa fille, l’ouvrier au cœur tendre et sa femme enceinte, deux étudiants amoureux joueurs de base-ball, deux vieilles dames fragiles, un gros patron lâche et égoïste– fonctionne tout de même à merveille, avec des traits d'humour noir, des clins d'oeil à la culture consumériste moderne, et de vrais moments d'émotion. En filigrane, ce cinéaste engagé, réputé radical, dresse le portrait d’une société en déliquescence, soumise à la peur, à l’individualisme, et à l’argent.

Pour survivre peut-être, il faudra s’aider, voire se sacrifier: un message que le film passe avec un immense brio. La relève des zombies est bel et bien assurée.

Karine G. Barzegar

 

LA PHRASE

"Il y a un passager un peu louche" (à bord du train pour Busan, quelques minutes avant la propagation du virus…).

 

DERNIER TRAIN POUR BUSAN

("Busanhaeng") (Corée du Sud, 1h58)

Réalisation: Sang-Ho Yeon

Avec Gong Yoo, Kim Soo-Ahn, Dong-seok Ma

(Sortie le 17 août 2016)