LARA JENKINS

Soixante ans et des poussières (de regrets)

Lara Jenkins (Corinna Harfouch) n'est appréciée ni par ses ex-collègues ni par sa famille (©KMBO Films).
Lara Jenkins (Corinna Harfouch) n'est appréciée ni par ses ex-collègues ni par sa famille (©KMBO Films).

Une femme qui a fait de l'exigence et de la rigueur les leitmotivs de sa vie professionnelle et familiale se retrouve, le jour de ses 60 ans, confrontée au bilan de son existence: tout cela était-il bien nécessaire? A-t-elle réussi ou raté sa vie? C'est la question que se pose le personnage principal du film allemand LARA JENKIS, sombre et raffiné.

Comme tous les autres matins, Lara débute sa journée par une cigarette et une tasse de thé. Mais ce n'est pas une journée ordinaire: elle a 60 ans et c’est le premier concert donné par son fils Viktor, pianiste et compositeur.

Ancienne fonctionnaire chef de service à la mairie de Berlin, Lara est retraitée depuis peu. Elle passe voir ses ex-collègues, qui la détestaient. "Ça ne vous a jamais gênée que personne ne vous supporte?", lui dit l'une d'elles.

Côté familial, ce n'est pas mieux. Perfectionniste, austère et glaciale, autoritaire et sévère, voire cruelle, Lara est méprisée par son ex-mari et par sa propre mère. Même son fils, dont elle pense qu'il lui doit beaucoup dans l'ascension de sa carrière de musicien, est injoignable depuis plusieurs semaines. Il ne l'a pas invitée à son concert et ne répond pas à ses appels téléphoniques…

Le film est d'une tristesse absolue –l'histoire, la réalisation, les dialogues, le jeu des acteurs, la musique, les décors, les feuilles mortes de l'automne qui tapissent les trottoirs– mais d'une subtilité rare et d'une grande finesse psychologique.

Il réussit notamment à dresser le portrait de cette femme au caractère fort en la suivant tout au long d'une journée, au fil de ses différentes rencontres, jusqu'au concert du soir. "J’aime cette façon de raconter une vie en une seule journée", explique le réalisateur allemand, Jan-Ole Gerster, dont c'est le deuxième long-métrage après OH BOY en 2012, dont l'action se déroulait déjà dans une journée et une nuit.

Surtout, il n'en dit pas trop sur cette Lara Jenkins qu'on découvre peu à peu et qui est loin de déclencher l'empathie du spectateur, au début. Le réalisateur s'est dit séduit par le scénario, écrit par le Slovène Blas Kutin, et notamment par "le fait qu’il n’impose aucune interprétation, qu’il reste très ambigu sur les personnages et les situations".

Et paradoxalement, dans ce film psychologique monte lentement un certain suspense, les scènes apparaissant comme autant de pièces dont on se dit qu'elles vont former un puzzle final, sur fond de réflexion à propos des traumatismes que l'on n'arrive pas à surmonter et que l'on transmet donc à ses enfants.

Faux airs de Charlotte Rampling et de Jodie Foster, l'actrice Corinna Harfouch, peu connue en dehors d'Allemagne, est fabuleuse de présence, envahissant l'écran, l'histoire, l'esprit du spectateur –le tout avec la même subtilité, la même pudeur, la même force tranquille que l'ensemble du film. Un film intello, remarqué dans plusieurs festivals, qu'on ne conseillerait pas à ceux qui veulent se remonter le moral. Quoique: la fin est très jolie, rayon de soleil perçant le ciel gris.

Jean-Michel Comte

 

LA PHRASE

"Il jouait du piano debout" (la chanson de France Gall, qu'on entend à deux reprises dans le film et également lors du générique de fin).

 

LARA JENKINS

("Lara") (Allemagne, 1h38)

Réalisation: Jan-Ole Gerster

Avec Corinna Harfouch, Tom Schilling, André Jung

(Sortie le 26 février 2020)


Lire cet article et d'autres papiers cinéma, ainsi que toute l'actualité en temps réel, sur FranceSoir.fr